Rencontre avec Bruno Fitoussi (printemps 2009, jamais publié)
Qu'avez-vous pensé de cette édition du grand prix de Paris?
Bruno Fitoussi : Je crois que c'est le plus beau tournoi français. L'EPT de Deauville, qui est un bon tournoi n'est pas un tournoi français, il se déroule en France mais n'est qu'une étape d'un circuit dont les organisateurs sont étrangers. Sur wam.poker, ils ont publié la liste des derniers vainqueurs du grand prix de Paris. C'est impressionnant : Fabrice Soulier, Mike Sexton, Devilfish Uliott, etc. Ce tournoi bénéficie d'une aura, d'une vraie singularité à l'heure de l'internet. Il a été affecté depuis trois ans par des décisions administratives qui ont fait un amalgame malheureux avec les jeux en lignes alors que l'ACF a toujours respecté très strictement la loi française. Nous avons donc dû surmonter beaucoup de handicaps. Nombre de joueurs sponsorisés par des sites ne peuvent pas venir. Isabelle Mercier, Elky, Freddy Deeb, etc., viennent sur leurs propres deniers. 10 000 euros ce n'est pas rien. L'an prochain, les choses devraient se régulariser et nous devrions accueillir 200 à 300 joueurs.
Le manque de satellites via internet pénalise le grand prix d'une certaine popularité.
B.F. : Oui. L'ACF a réalisé des efforts pour ses adhérents. Nous avons d'ailleurs vu en table finale, deux personnes qualifiées par ces satellites à 50 euros ou 200 euros. Malgré tous ces handicaps, l'ACF a accueilli 138 joueurs dans un tournoi au buy in de 10 000 euros. Une telle performance n'existe nulle part ailleurs.
Des personnes ont regretté de ne pas pouvoir assister à la table finale. Le huis clos a été mis en place afin de garder le suspens intact pour la diffusion en léger différé sur Eurosport.
B.F. : J'essaie de toujours être créatif. C'est dans ma nature. L'ACF a organisé pour la première fois en Europe des ladies night, des seniors night, l'Europe all of fame, j'ai fait venir le World poker tour à Paris … Il n'existe pas beaucoup de salles dans le monde où l'on peut jouer au deuce to seven, au baduggi. J'essaye d'être un pionnier, de garder une longueur d'avance. Ce n'est pas toujours simple d'apporter des nouveaux concepts, des fois nous ne rencontrons pas le succès. L'an dernier, nous avons réalisé l'un des premiers direct live du poker. Il y avait eu le tournoi dans l'île de Man, en Angleterre (ndrl : les wsop en novembre?). Nous avons connu des problèmes techniques en plus de suspicions de triches. Certains joueurs lors des pauses pouvaient regarder la télé et connaître la dernière main de leurs adversaires puisque un décalage de cinq/dix minutes existait. Franchement, le tournoi ne se joue pas sur ça. Cela ne veut rien dire de connaître la dernière main jouée. Nous devions opérer des arrêts intempestifs par rapport à la publicité, etc. Cette année, nous avons privilégié une autre formule qui a pu frustrer une centaine d'habitués de l'ACF mais a offert à des milliers, peut-être des centaines de milliers (NDRL : Nous ne connaissons pas l'audience de la table finale lors de l'entrevue. Le site Daylimotion a enregistré plus de cent mille connexions) de téléspectateurs, une table finale pleine de suspens.
C'était une exigence du diffuseur?
BF : Effectivement. Nous devions apporter certaines garanties au diffuseur. L'ACF ne bénéficie pas, encore une fois, du soutien des sites de jeux en lignes. La production d'une telle émission nécessite un budget que ne possède pas l'ACF. Il faut trouver des partenariats, ce que nous avons réussi pour le bonheur des fans de poker.
« C'est beau, c'est ça le poker »
Qu'avez-vous pensé de la table finale?
BF : J'ai entendu des critiques surtout concernant Jan Boubli. Mais Jan a été excellent. C'est ça le poker. Sans jeu il a réussi à avoir plus de jetons qu'au début de la finale. C'est beau, c'est ça le poker. Je trouve qu'on devrait prendre des morceaux de cette finale et les décrypter de manière pédagogique pour apprendre le poker aux gens. J'ai adoré cette finale. Jérôme a été exceptionnel. Nicolas a tenté de mettre la pression, fort de son expérience. Il s'est arrêté à temps parce qu'autrement, il se mettait toute la table contre lui. Jan, Jérôme, Fabrizio qui est un joueur de cash game ne se seraient pas laissé faire. David a pris sa chance complètement, peut-être que Vikash a été un ton en-dessous.
Que va vous apporter cette nouvelle législation sur les jeux en lignes prévue pour janvier 2010?
BF : Une bouffée d'air. Depuis deux/trois ans, les casinos français, peut-être pas tous, d'ailleurs, applique la loi à la lettre. Nous sommes donc coupés d'internet, le plus grand pourvoyeur de joueurs des tournois live. Nous ne pouvons pas recevoir le WPT alors qu'il n'est attaché à aucun site de jeux. Puisqu'un EPT a été organisé, je pense qu'un WPT pourra se faire aussi. Nous devrions développer les European poker awards, une remise de prix essentielle, avec des joueurs sponsorisés par ces sites. Nous allons pouvoir récompenser le meilleur joueur du net.
Vous évoquer le World poker tour. Celui-ci a connu des moments difficiles dû à un effritement de son audimat.
BF : Tous les programmes connaissent une baisse. C'est surtout dans sa promotion qu'il a rencontré des difficultés. Le WPT s'est avéré très cher pour la télé alors que les sites internet livrent gratuitement leurs tournois live. Steve Lipscomb, créateur et CIO du WPT, a donc modifié son business plan. Il s'associe avec des sites de jeux : Pokerstars aux USA, Bwin en Italie, ect. Nous attendons un sponsor en France. Si le WPT a souffert de ne pas être affilié à un site de jeux, maintenant cela devient un avantage, une force. Le WPT est le seul tournoi indépendant et l'indépendance dans le poker est une chance. Elle permet une grande flexibilité, de passer des contrats avec qui l'on veut. C'est la même chose pour l'ACF. Nous avons souffert un temps mais dorénavant, c'est une force.
10ème au WPT championship
Nous venons d'évoquer la partie business du poker qui vous occupe beaucoup par rapport à votre société VIP gaming, mais vous restez un joueur de poker performant. Racontez-nous ce WPT championship dont vous finissez dixième.
BF : J'ai connu deux tournois en un. Le premier a été idéal et a duré deux jours. J'ai fini le jour 1 dans les cinq/ six premiers puis j'ai pris le cheap lead rapidement le jour 2 avec 400 k jetons. Le problème c'est que j'ai eu toutes les peines du monde a dépassé ces 400k. Les quatre autres jours, j'ai joué short stack. J'ai beaucoup appris et progressé dans ce tournoi. J'ai réussi à monter en jetons à l'approche de la table finale jusqu'à ce coup fatidique. Je suis UTG, les blindes sont de 50k-100k. J'effectue un baby raise à 210k, Ran Azor surrelance, et Yevgueniy Timoshenko tente le squezze en mettant son tapis. Je réfléchi un peu, histoire d'attirer Ran et je paie avec une paire de rois. Yevgueniy montre As-valet. Un As au flop scelle mon destin. C'est dommage, il me couvrait que de 250k et ce coup lui permet de finir premier du tournoi. Dommage ! J'adore ce tournoi à 25k dollars, c'est l'un des trois plus beaux de l'année. La structure est excellente.
Comment choisissez-vous vos tournois?
BF : N'étant plus un joueur professionnel, je cherche à me faire plaisir. Et puis, les grands tournois attirent toute la profession du poker. Je me dois d'être là-bas, j'ai pu par exemple présenter le Grand prix de Paris à quelques semaines de son commencement.
Vegas semble vous porter chance.
BF : Disons que les deux tiers de mes tournois se déroulent dans cette ville, donc il est logique d'avoir plus de résultats là-bas. Sinon, j'en parlais avec Patrick Bueno, qui a terminé 8ème du Horse l'an dernier. Lui-aussi est un homme d'affaires et quand nous sommes en Europe, pas loin de Paris nous ne pouvons pas couper totalement avec nos affaires. Nous ne sommes pas totalement concentrés lors du tournoi. A Vegas, nous n'avons que ça à faire, puisque nous jouons l'après-midi, en France, tout le monde dort.
Que pensez-vous de cette ville : Las Vegas, Sin city?
BF : J'y suis allé la première fois en 1977 à 19 ans. Je m'en souviens j'avais acheté une paire de botte mexicaine qui avait pour inscription 77. N'ayant pas l'âge de jouer dans les casinos, le séjour a consisté en une course poursuite avec la police qui voulait m'expulser des établissements. Je découvrais à peine le poker. J'y suis retourné pour le poker à partir de 1995 pour les WSOP. J'y ai aussi vécu un an avant de rencontrer ma femme et de repartir en France par amour. Elle déteste cette ville. Celle-ci est dangereuse. Il faut beaucoup de caractère à cause des tentations nombreuses et incessantes. Il faut être sérieux, capable de contrôle sur soi. Si on a tous ça, alors cette ville ne sera pas un enfer mais un paradis où vous verrez les plus beaux spectacles, les plus beaux concerts, des bons restaurants. Il ne faut pas rester 24h sur 24 à la table. Coupez ! Visitez les alentours : le Grand Canyon, le lac Mead. Jouez à des limites inférieures à vos habitudes. Faites tous ce que vous pouvez afin que ce séjour soit un plaisir et non un enfer.
« Le main event est un énorme cirque»
Vous partez à Las Vegas, pour les WSOP, quel sera votre programme?
BF : J'ai beaucoup hésité mais je crois avoir trouvé une bonne formule par rapport aux exigences familiales et professionnelles. Je vais jouer le 40k dollars en l'honneur des 40 ans des World series, le 28 mai. Puis le 4 juin, j'attends avec impatience le mixed game à 8 jeux (NLH, PLO, LH, OHL, deuce to seven, Razz, Stud à sept cartes, stud à sept cartes hi and low, NDRL) que je n'ai pas pu faire l'an dernier. Je ne veux pas dire que j'ai de bonnes chances parce que j'ai trop d'expérience pour cela. Je sais qu'un tournoi se perd normalement et si on a de la chance, beaucoup de chance on en gagne un de temps en temps. Je sais que le 1er jour 50% des joueurs disparaissent puis pareil le jour 2. Je sais qu'Elky ou Isabelle Mercier se motivent fortement et pense gagner le tournoi auquel ils participent. Je ne suis pas comme ça. Mais là je sais que sur les 150 bons joueurs du H.O.R.S.E. seul un bon tiers partagent une connaissance et une expertise de haut niveau dans tous les jeux que réclament ce tournoi à 8 jeux. Ensuite, je retourne en France et ne reviendrai que pour le H.O.R.S.E. Je ne pense pas participer au main event. Dans les beaux tournois, il n'est qu'au 8ème rang. Je préférerais jouer au 10k pot limit Omaha, le 2_7 no limit et limit, le tête à tête à 10k. Le main event est devenu une foire, un énorme cirque. De la sortie des taxis à la table, il faut 40 minutes. Le premier jour dure six jours... Les sommes engagées restent importantes et attirantes mais la chance nécessaire est tellement importante. Vous savez dans un tournoi, si l'on peut remettre en cause les qualités de poker du gagnant, on ne peut jamais remettre en doute la chance dont a bénéficié le gagnant.
Pourtant, c'est lors de ce tournoi où vous avez le mieux joué.
BF : Ce n'est plus le cas. Je pense que mon meilleur tournoi, c'était le dernier WPT championship. J'étais dans la zone. Je devinais mes adversaires, j'étais dans leur tête. Il y a des moments au poker où apparaît une lassitude. Des moments où l'on ne progresse pas, on n’apprend rien. Cela fait longtemps que ça ne m'est pas arrivé.
Ces WSOP reste un moment de plaisir?
BF : Oui mais pas le même. 2003 a marqué une révolution avec la victoire de Chris Moneymaker lors du main event. Cette année là, nous avons remarqué un changement qui s'est confirmé édition après édition. Je peux rester une journée sans rencontrer de joueurs de ma connaissance. L'anonymat pèse un peu. Un des liens qui unit les joueurs de poker entre eux et ce plaisir, ce sentiment d'exclusivité, le cercle des initiés. Ce plaisir n'existe plus sauf lors du H.O.R.S.E. La moyenne d'âge est passé de plus de 40 ans à 22-23 ans. C'est plus excitant mais moins touchant, moins charmant. Il reste des bons moments. Les world series of barbecue par exemple. Il s'agit d'une soirée organisée par un ancien : Mike Sexton, Doyle Brunson, Howard Lederer ou Steve Zolotov. On se retrouve tous à ce moment comme 20 ans auparavant. Ou encore une bonne table de mixed game au Bellagio.
On vous sent mélancolique.
BF : Oui un peu mais il n'y a pas que de l'amertume. Ces tournois devenus énormes représentent un challenge encore plus excitant. Quand je travaillais à l'ACF comme directeur en tant qu'initiateur du poker dans l'Hexagone, j'aimais retrouver ces membres réguliers, discuter avec eux. Nous rentrons dans une certaine intimité sur une table de poker. Nous discutons, nous apprenons à nous connaître. On reste des heures, des fois sans voir de jeux, il faut bien s'occuper. Ce qui fait le succès de l'ACF, entre autres, ce sont ses membres. C'est un club de gentlemen, de membres. La disposition des salles aide à la rencontre. C'est sûr que ce lieu si particulier et exceptionnel ne se retrouve pas à Las Vegas. Je suis attaché à cette idée, qu'on se réunit pour partager un même plaisir comme lors d'un repas.
« Je trouve que le holdem, en cash game est l'un des jeux les moins intéressants »
Dans cet état d'esprit, le No limit holdem ne doit pas correspondre à votre jeu préféré.
BF : Effectivement. Je pense que tous les bons jeunes qui apparaissent, même s'il n'y aura qu'un pour cent de ces nouveaux joueurs, cela ne sera déjà pas si mal, feront le même chemin que nous, anciens. Ils viendront au mixed game. Quand j'étais professionnel, je ne jouais quasi exclusivement qu'à l'Omaha pot limit, à Londres ou en Italie. Maintenant, que je ne suis plus professionnel, je ne recherche plus les parties faciles mais celle avec du challenge qui éprouve mes envies de complexité, de calcul, de stratégies. Je trouve que le holdem, en cash game, je précise est l'un des jeux les moins intéressants avec le Razz. D'ailleurs, ces deux jeux avaient disparus des casinos. Au début, à l'ACF, il n'y avait que de l'Omaha. Le mixed game, l'Omaha permettent de jouer plus de mains. Il y a plus d'excitations. D'ailleurs, l'Omaha commence à montrer le bout de son nez, de nouveau à l'ACF.
Vous êtes le « monsieur poker » en France, estimez-vous être assez reconnu pour tout ce que vous avez apporter à ce jeu?
BF : C'est la première fois qu'on me pose cette question. Mon père m'a toujours dit que pour vivre heureux il fallait vivre caché. Je ne prends pas au pied de la lettre cette expression mais elle reste dans un coin de la tête. Elle appartient à mon éducation. J'ai moins besoin de visibilité qu'Elky par exemple. Je n'ai pas besoin qu'on parle de moi pour réaliser des affaires, pour exister. Alors, honnêtement, je crois être déjà un peu trop reconnu. Cela me fait toujours un peu bizarre de signer des autographes, je le fais avec plaisir mais qu'est-ce que c'est, un autographe?
Propos recueillis par Gérôme Guitteau