Il est minuit moins cinq ce 26 septembre. Aucun tournoi ne s'affiche sur le lobby de pokerstars. Seul un 33 dollars rebuy 3 fois turbo qualificatif pour une place à l'Asian pacific poker tour d'Auckland en Nouvelle Zélande est proposé. Je joue depuis un mois sur ce site. J'ai obtenu trois bons résultats. Pourquoi pas? Comme d'habitude dans les rebuys, je joue très serré. Au bout de 45 minutes, le tournoi devient fou. Les tapis s'enchaînent. J'arrive à la pause avec 50k plus le rajout, j'ai 80k. Les adversaires disparaissent rapidement, sur 109 joueurs, nous ne sommes plus que 59 à la pause. Les 18 premiers repartent avec 700 dollars et un seul avec le package pour le pays des kiwis. En table finale, je double grâce à mes dames. Puis, j'affronte le chip leader avec mes sept, largement dominés par ses huit. Coup de chance, un sept se retourne. Nous ne sommes plus que cinq. J'obtiens les dames. Je paie le petit tapis d'un adversaire qui montre les AS. Je perds. Deux mains plus tard, les voilà de nouveau. Je lutte contre le co-chip leader. Il retourne les rois. Je me crois mort jusqu'à l'apparition miraculeuse de la dame. Il est 2h30 du matin, je pars pour Auckland.
Une première table de rêve
Le tournoi prend place dans le skycity casino d'Auckland. Au bout de trente six heures d'avion et d'attente, je débarque à pied au grand hôtel, il est 9h du matin. J'ai 12h de décalage horaire dans la tête, puisque j'arrive de Londres où le billet valait 800 euros de moins que sur Paris. Le jour1A commence dans trois heures, autant dire que le jour1B me semble bien plus destiné. Première bonne surprise, l'hôtel est de toute première classe. Un sac rempli d'affaire du site nous attend. Résultat : Auckland se couvre de veste rouge ou bleue pendant cinq jours. Malheureusement, le ciel de la capitale économique préfère le noir bien sombre de nuages très concentrés en eau. Il pleut sur la ville. Alors que feriez-vous, seul, dans une ville inconnue où le temps vous invite à rester à l'abri? Prendre un bon livre? Regarder Skynews en boucle? Attraper une pneumonie sous les averses froides de l'hémisphère sud? Nous sommes d'accord : jouer au poker est plus indiqué. Le rake du casino, établi à 10% paraît à première vue prohibitif, si on ne mentionne pas le cap fixe de 12 ou 15 dollars. Dans les faits, la retenue du casino est bien inférieure à celle pratiquée dans notre cher hexagone. En plus, le staff se montre très à l'écoute de la clientèle. Des joueurs sont intéressés pour une omaha? Pas de problème. On veut changer en cours de table les blindes? Pas de problème. Un vent de liberté qui s'apprécie.
A la table, l'ambiance est bonne. De toute manière, le Maori sait se faire respecter, surtout ses 100 kilos. En réalité, la population est très métissée : Maoris, Chinois, Australien, Japonais, Coréens puis plus particulièrement lors du tournoi : Américains, Canadiens, Français venus de la Kanaky (autrement appelée Nouvevlle-Calédonie) ou du fenua ( le « continent» tahitien). Le niveau est excellent pour engranger des sous facilement. Du très passif un peu loose comme on en rêve. De quoi me mettre en confiance avant le premier main event de ma carrière à 3200 dollars. Le hic provient surtout de la team pokerstar venue au grand complet : Tony Hachem, Emad Tahtouh, Eric Assadourian et consort. Lee Nelson dont Elky a commenté le livre (Kill Elky) est présent. Du beau monde même si le field s'est rétréci par rapport à l'an dernier avec seulement 263 joueurs.
La première journée a déjà créé des écarts et cela nous met la pression : Emad Tahtouh a fini avec 165k jetons et deux autres joueurs ont plus de 100k devant eux.
Quand je reviens sur ce tournoi et que je cherche mes moments de chance inévitables pour aller si loin, je ne peux pas m'empêcher de penser au tirage au sort. On reçoit un petit bout de papier qui indique son siège. En fait ce ticket correspond à votre ligne de vie, tout dépend de cette première table. Alors que les three bet et les four bet s'enchaînent sur certaines, la mienne est un rêve. On commence la journée avec 20000 jetons, je monte à 93000 chips en effectuant qu'une mise à tapis et deux showdown. Plus que voler les blindes, mes adversaires défendent leurs mises obligatoires avant d'abandonner au flop, le plus souvent.
Un three barel qui change tout
Mon tournoi doit énormément à mon premier coup. J'observe depuis trois tours la table. Une calling station venue de Chine se tient à deux places de moi. Un pote australien, agressif serré, de Tony Hachem se situe sur ma droite. Ce dernier vient de perdre quelques plumes contre le colleur qui marche sur la table. Il doit avoir 35k devant lui quand je touche VT au cut off. J'envoie 3,5 fois la blinde. La calling en petite blinde me colle. 2 6 7 au flop, il checke, je continue mon agression à 65% du pot. Il colle. Tombe un as, sur lequel je décide de jouer. J'envoie la moitié du pot, immédiatement collé par mon adversaire. Une dame suit. Il checke encore. Je ne le mets par sur un tirage mais plutôt sur une pocket paire. Je ne dois absolument pas montrer ma main aux autres. J'envoie 5k, alors que j'ai déjà investi 5k dans le coup. Le vilain réfléchit, compte son tapis puis lâche l'affaire. Il est calmé, mon image est bonne, je peux commencer mon travail de sape. Plusieurs heures après, un sur-agressif relance en début de parole, le pote de Tony, un semi-pro colle, je fais de même au bouton avec mes 9, persuadé que la grosse blinde va faire tapis. Je veux voir ce qui se produira, j'envisage un squezze. En grosse blinde, le Chinois envoie donc son tapis pour 2,5k. L'ouvreur se couche tandis que l'Australien envoie sa boîte qui se monte à 12k chips. Je possède32k à ce moment là. Le type ne peut avoir que top 3 pour jouer ainsi mais pourquoi n'a-t-il pas relancé avant? Je le fais parler suffisamment pour comprendre qu'il ne joue pas tout son tournoi avec RD. Je me couche. Il montre les As, tandis que la BB dévoile les 10. Bien entendu un 9 apparaît au flop ce qui a défaut de m'énerver me donne confiance. Je sens que les cartes sont de mon côté.
Une première donation
Après 7h de jeu, un Australien qui m'a vu jouer en cash le matin, s'assoit à ma droite avec un tapis équivalent au mien. Il limpe utg+1, je raise avec les As à 1,2k. Il se couche. Main suivante : il limpe Utg, je relance avec As Roi à 1,2k, il me three bet à 3,5k. Il faut toujours se méfier du New York back raise. Je colle. Mon roi tombe avec deux cœurs, je possède l'As. Il ouvre à 5k. Cette mise m'embête. Si j'avais les As, dans sa position, ferais-je pareil? Si mon opposant à As/Roi à coeur, je me retrouve en coin flip, trop tôt dans le tournoi. Je pense que j'aurais été plus prudent, j'aurais préféré un check raise, risquant une carte gratuite. Je paie donc, histoire de ralentir le coup ou de provoquer l'erreur du joueur. Celle-ci survient au tournant. Le valet de coeur apparaît. Il shove immédiatement. Je me retrouve avec une paire max et le tirage couleur max. Je ne comprends pas ce move à part bien entendu s'il veut protéger sa main. Mais une carte effrayante vient justement de tomber. Ce n'est plus la main qui est à protéger mais le tapis. Et quel drôle de manière de protéger ses jetons en les envoyant en première ligne. Je suis convaincu de son bluff, je le fais parler afin de confirmer ma pensée. Et je paye. Il retourne As T à pique pour un three outer qui ne vient pas. Je dépasse les 60 000 jetons soit les 200 BB. Mes blocs sont bien protégés et la course vers la victoire peut commencer.
Cette main me plaît particulièrement pour une simple raison. Elle marque la différence entre le cash game et le tournoi. Dans la première discipline, au tournant, c'est un call instantané qui s'effectue. En tournoi, le temps se contracte, l'erreur n'est pas permise, alors tout devient plus suspect plus tendancieux. Un call évident devient le fruit d'une instance réflexion. C'est pour cela qu'obtenir des jetons rapidement est crucial. Les gros tapis permettent de lier sa réflexion, son instinct avec le move idoine. Quand le premier jour s'achève vers 20h, je suis exténué. Je joue depuis 16h, la veille. Si l'on compte la pause petit dèj, douche et repos de trois heures, j'ai joué 24h sur 28h. Autant dire que je n'ai aucun mal à trouver le sommeil jusqu'à 1h. Je me lève pas très frais mais il m'est impossible de dormir. Alors que faire? Oui, Oui : jouer au poker. Une table d'Omaha Hi s'ouvre. Les mecs balancent les sous, je les récupère, jusqu'à ce que mon wrap à 21 cartes sur le flop s'écrase contre le brelan max d'un vilain. Je pers un pot à 5000 euros et finis la nuit avec un maigre bénéfice. Mais mon poker est en place. Le temps d'une douche et le jour 2 débute.
Le poker commence
Il reste 120 personnes et aujourd'hui, mes neuf compères ne veulent pas voir la semelle de mes chaussures. Je me fais sur-relancer systématiquement. Jusqu'à As Roi au cut off. Je suis three better par le bouton, je le relance encore. Il colle. As roi sept carreau. Je checke, il shove direct pour 30k jetons, il me reste 70k. En cash game, j'ai tellement vu le vilain ou moi-même retourné le petit set, que je me méfie. La probabilité qu'il me mette sur as roi est grande, d'autant que je continue toutes mes mises au flop. Mon move est trop suspect pour risquer un shove à ce moment là. Il ne peut avoir que la pocket sept en main. Je jette en demandant l'horloge contre moi-même. Une fois sorti du tournoi, ce joueur m'assure qu'il avait les sept en mains. Ce lay-down, bizarrement me met de bonne humeur. J'aime coucher des grosses mains même contre un bluff. Cela signifie que je suis concentré, prêt au sacrifice, et que j'ai confiance, genre : « Il y aura des calls plus faciles à réaliser ». Sun Tzu ne me quitte pas, s'il te plait.
Le début d'une histoire
Comme Isabelle Mercier le raconte dans son autobiographie. Dans le poker, on rencontre des gens qui peuvent passer d'endetter à millionnaire, n'est-ce pas M. Moon. On peut s'asseoir à une table, regarder son joueur sur la droite, puis ce mec devient votre meilleur ami, votre pire adversaire. En quelques donnes, votre vie change. That's poker, innit?
Dans une moindre mesure, c'est ce qui s'est produit lors de ce changement de table. Simon Watt se situe sur ma droite. Il a tout du geek. Des mouvements de corps peu assurés, des moves de poker terriblement maitrisés et agressifs. Il est dans son monde, concentré. Juste à sa droite, se trouve Gaël Hervé, un Français de Cassis, extrêmement sympathique, jovial, avenant, un bon pote. Avant le début de la journée, il craint de me rencontrer. Je lui raconte les coups qui ont opposés Saout et Lacay lors du main event des WSOP, histoire de dire que c'est du poker et que si je peux tout lui prendre, je lui prendrais tout. « Je vais jouer serrer », me lance-t-il.
Quand j'arrive sur la table, il avoisine les 60k jetons, largement au-dessus de la moyenne. Simon domine. Un autre joueur s'installe, un sur-agressif que j'ai contré trois fois précédemment. Il est loose sans aucun doute. Après deux tours d'observations, je m'active. Simon ouvre à 2,5k (blindes 300 600) au cut off, je le relance à 8,5k. Le joueur loose me surrelance à 22,5k. Nous possédons à peu près le même tapis (77k). Je décide de combattre. J'ai la position sur lui, je le lis bien, alors, 8-9 de cœur ce n'est pas si mauvais. Le flop tombe : 9 de carreau, roi-dame de cœur. Sans trop réfléchir, il envoie sa boite. Sans trop réfléchir, je colle. J'ai décidé de combattre, le flop n'est pas mauvais. Au pire, il tire les coeurs et dans ce cas, je possède deux bloqueurs. Dans mon esprit, il est impossible qu'il ait as dame, as roi, brelan de 9, peut-être. Mais pourquoi tapis? Je le vois en bluff ou sur l'as de coeur bas, j'ai peur d'as valet ou d'as dix. Il retourne As-4 de coeur. Je suis devant et pressent une bonne fin. Rien ne l'aide, et je prends la deuxième place du tournoi. Simon me fait remarquer que je l'ai relancé avec une main très moyenne. « Je n'oublierai pas », m'avertit le jeune néo-zélandais. Pendant trois tours, il me prend mes blindes. Je l'observe. Techniquement, il est très bon, définitivement meilleur que moi. Je dois le piéger. Si je veux aller loin, je dois le dominer. La table ne doit pas casser avant un long moment. Mon stack m'avantage. En bataille de blindes à 1k-2k, il relance à 6,5k, je le raise à 22,5k, il shove. Si je paie et perd, je retombe à 80k jetons, au-dessus de la moyenne. Je décide de caller avec as/2 offsuited, il retourne VT. Un dix se retourne en premier puis un deux, et c'est tout. Simon prend le chip lead du tournoi. En même temps que je peste sur mon move hasardeux et surtout stratégiquement inutile, je reçois les valets. J'entends Gaël annoncé raise, je re-raise à18,5k.Il shove. Le tilt salvateur pointe son nez, je suis. Il retourne les As. Le temps que le flop se retourne, qu'on se serre la main avec Gaël, je me remémore la phrase de mes potes mahorais. «T'es capable de bâtir une superbe villa en cinq minutes et de perdre un château en 1h.» Je me maudis jusqu'à ce que le flop laisse apparaître un valet. Gaël est abattu, je tente de garder mon calme. Il m'en voudra pendant toute la soirée. Le lendemain, il avait déjà accepté la cruauté de ce jeu et m'encourageait. So gentleman, Gaël !
Après ces quelques minutes de folie, le tournoi est devenu un long fleuve tranquille; J'ai géré en bon père de famille mon tapis. La bulle m'a rapporté plus de 100k jetons, de quoi finir dans l'argent avec 315k jetons. Je suis cinquième, loin derrière Jason Brown et son presque million. Simon est deuxième à 530k.
Le lendemain, je décide de jouer serré. Je n'ai pas vu beaucoup de mains jusqu'à présent : Une fois les As, trois fois les dames et deux fois les valets, deux As/Roi en 20h de jeu. Mon image à table est catastrophique. Il est vrai que j'ai terminé la journée d'hier en relançant tous les coups. Vive la bulle ! J'espère toucher aujourd'hui et passer les niveaux d'argent tranquillement.
Simon Watt se situe à deux places de moi sur ma gauche. Il ne varie pas son jeu et reste dominateur à table. Il veut éradiquer les petits tapis et perd beaucoup à ce jeu là. Moi, j'attends. Je rafle un tapis avec As/Dame puis j'obtiens les rois au bouton. La petite blinde a quadruplé depuis le début de la journée. Elle est euphorique et n'a cure de ma relance, elle boîte. Je paie et remporte le pot, son AS/7 ne trouvant rien sur le board. Le troisième moment de chance intervient quand nous ne sommes plus que deux tables. Tous les gros tapis se retrouvent ensemble. Seul Michael Shinzaki et ses 700k jetons m'inquiètent. Sans se le dire, nous décidons de nous partager la table jusqu'à l'arrivée de Jason Brown. Ce joueur est en rush, il sort les AS comme un magicien les lapins. Sa chance est telle qu'il effraie tout le monde. Il ouvre de manière classique au bouton à 26k. Je regarde mes cartes : AS/Dame. J'annonce une sur-relance à 88k. Je pense que cela suffira à le coucher. Malheureusement, le croupier a mal entendu et annonce une sur-relance minimale. Jason colle à 52k. D 10 4 tricolore. J'ouvre à 88k. Je pense que c'est une bonne mise pour signifier la peur. Une sorte de continuation bet faiblard. Cela peut exciter un gros tapis. Le souci, c'est que cela l'excite un peu trop. Il envoie tous ses jetons au milieu de la table. Le flop ne présente pas beaucoup de tirage. Cette mise démesurée ne peut représenter qu'un bluff. A tête reposée, loin de toute pression, cela semble évident, mais quand tout un tournoi aux antipodes se joue sur cette décision, le call devient plus dur. Et si c'était un très bon joueur possédant son set, qui a compris que j'avais AS/D. Il a collé un three bet quand même. Je paie en me réconfortant : « Je suis dans l'argent, j'ai bien gagné en cash. Si je dois aller plus loin dans le tournoi, c'est maintenant. » Jason retourne 6/7 de cœur. Je respire... un peu trop vite. Le trois de cœur au tournant offre un tirage ventral et un tirage couleur. La rivière me fait passer chip leader.
Une guerre froide entre gros
Jason revient dans la partie en obtenant une quinte ventrale sur la rivière. Il prend tout le tapis d'un adversaire. Nous sommes tous les deux aux alentours de 900k. Il est juste à ma droite. Il ouvre UTG. Je colle avec les valets. Au flop tombe un AS. On décide de checker jusqu'à la rivière en guise de paix. C'est notre calumet. Nous sommes trop gros et trop plein d'espoir pour se battre. On attendra la table finale.
Un tour plus tard, rebelotte, il ouvre. Cette fois-ci, je sur-relance à 150k avec mes dames. Il colle et me fait comprendre qu'il a as/roi. Le flop se joue en bas, j'ouvre, il folde, on se montre nos jeux. Il avait bien AS/roi. Cette bonne entente est discutable. Au vu des cartes et des boards, si je décide de jouer mes valets à fond, sans signe de non agression, nul doute que Jason serait parti à tapis avec son As/Roi, pour quel résultat? Personne ne connaît la turn et la rivière de ce coup. L'agressivité est une règle du poker, la prudence et la patience sont ses valeurs. Jouer professionnellement exige de limiter la part du hasard dans les résultats. J'ai un gros stack, un edge sur pas mal de joueurs et un tell sur le meilleur d'entre eux. Pourquoi prendrais-je des risques? Je termine le troisième jour avec un quart des jetons du tournoi, 1,2 MK, et large chip leader.
La table finale n'est qu'une formalité, les éliminations s'enchaînent. Nous ne sommes plus que quatre. Jason, Simon et moi-même tournons autour du 1,5MK, Ke Sijia, joueur très serré n'a plus que 600K devant lui. Il est la cible. Le problème réside en Simon Watt, qui n'a pas compris et prend de gros risques. Sur un flop tricolore (VT6) il m'envoie la boîte. Je discute avec lui. Je le mets sur un semi-bluff, je possède AS-8 de carreau. Je décide de faire l'acting, de lui faire croire que je couche une grosse main. La pause survient juste après. Avec Jason, nous tentons de lui inculquer quelques notions de stratégies. « Tu viens de jouer un semi-bluff à 90k dollars, tu te rends compte? Attendons d'être trois, on deal et ensuite tu joues comme tu le sens.
_Je ne veux pas dealer, je suis là pour jouer et je suis plutôt fier de mon move, » rétorque le jeune d' Auckland.
Il nous laisse pantois. Malgré tout, il me livrera six walk de suite. Preuve qu'il n'était pas totalement inconscient. Je finis par sortir Ke Sijia. Je me retrouve avec 2 MK de jetons, Jason a 1,4MK et Simon 1,7MK. Je demande le deal qui est conclu malgré les réticences de Simon. Nous jouons quand même le package pour Sydney et une certaine somme d'argent pas négligeable et … la gloire d'un titre international. Jason préfère nous laisser seuls et s'envoie en l'air avec une paire de cinq contre les rois de Simon. Il avait atteint son objectif.
A bad beat or not a bad beat?
Je suis donc en heads-up contre le meilleur joueur du tournoi malgré la team pro de poker stars, Simon reste au-dessus du lot. Il établit très bien le range de vos mains. Il est meilleur techniquement que moi. Mon arme réside dans une très bonne lecture du personnage. J'ai un tell dont je suis sûr à 100%. Cela fait trois jours que l'on se joue, que je prépare mon piège.
Première main, je relance à 75k (15k 30k de blindes), il sur-relance à 200k, je passe. Deuxième main, et c'est moi qui sur-relance. Troisième main, je passe ma petite blinde. Nous sommes tous les deux très agressifs, donc en tête à tête, la position préférentielle se situe en premier de parole au flop. J'en suis convaincu. Quatrième main, je le sur-relance à 200k, il passe. Je passe ma petite blinde encore une fois. Cinquième main, il relance à 75k, je sur-relance à 200k, il réalise un four bet à 450k. De suite, je le mets sur un AS avec un faible kicker. Je décide de coller avec valet-8 de trèfle. J'aurais pu posséder 7-2 dépareillés que j'aurais collé pareillement. Je connais sa main, en tout cas, je suis prêt à parier mon tapis sur cette lecture. S'il se retourne un valet ou un 8 sans AS, je checke pour l'obliger à shover. Si rien ne vient au flop, je shove.
7/8/10 apparaissent comme dans un rêve. Je checke. Simon hésite, hésite. Me serais-je trompé? Il ne va pas commettre l'erreur. Il va checker mettant en péril mon piège. Le pot est d'un million ce qui me donne un net avantage mais je préfère en finir maintenant. S'il te plait, shove. « I'm all in ». A peine le temps de réaliser que mon rêve se produit, j'ai déjà collé. Simon fait la moue, il a peur de valet 9, une main que je joue souvent. Il lui reste trois as, si je n'améliore pas mon jeu. Le public scande « Ace! Ace! ». Hélas, l'As tombe au tournant. C'est le délire au Sky city d'Auckland. Je garde espoir. Je joue un huit, un neuf ou un valet. 9 cartes. 18% de chance. Non ! Rien ne vient me sauver.
Il me reste 500k jetons que je livre en shovant de petite blinde avec roi/7 de trèfle. Simon colle avec ses 5, qui tiennent. Cinquième tête-à-tête perdu en deux mois sur des tournois moyens ou gros. J'accuse le coup. Emad Tahtouh second de l'EPT Londres me réconforte à la soirée Pokerstars. Il a attendu son neuvième heads up avant de gagner. J'entends ici ou là des commentaires sur le move décisif. « Pourquoi il n'a pas poussé tapis en premier? » constitue la question récurrente de la soirée. Perso, je suis vanné, à minuit je rentre dans ma chambre d'hôtel, mort de fatigue, déçu. Le lendemain, Gaël me remet les pieds sur terre. Je viens de réaliser le rêve de nombreux joueurs amateurs. Avant le tournoi, j'aurais signé les yeux fermés pour ce scénario. Je reste amer quand même. Ce qui me chagrine, c'est de revenir sans le package pour Sidney. Je veux revivre ces sensations. Rejouer un main event, le plus rapidement possible. Et ça, seules les cartes peuvent me dire quand je rejouerai dans un événement de cette importance. Ne me faites pas trop attendre, s'il vous plaît.
Gérôme Guitteau
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