mardi 4 octobre 2011

Jeu de cons : la vieillesse


Même lieu, 24 heures plus tard. Je suis assis sept heures par nuit à cette même table, toutes les nuits dans le casino de Bordeaux-Lac. Les sorties avec ma compagne se raréfient. Les seuls échanges se déroulent la matinée entre deux caresses sur deux corps fatigués. Ma vie se résume à voir des cartes et à prendre l'argent d'autrui. Trente ans, bac +7, journaliste. J'ai grandi en Guyane, Amérique du sud, pays fabuleux où j'ai appris à prendre Sartre pour un con. L'autre, chez moi, n'est pas un adversaire mais une source d'enrichissement culturel. Quinze ans plus tard, l'alchimie entre Édouard Glissant, penseur de la créolisation, philosophie poétique de la relation à l’autre, de la définition identitaire avec l’autre et non contre, et Jean-Paul Sartre se réalise grâce à ce jeu de trader, de capitalistes invétérés, de décadents sur lesquels Georges Bernanos cracherait tout son talent, le poker. L'autre est devenu un adversaire et source d'enrichissement.
Le dégout emplit mon gosier, puis mon être surtout devant l'effroyable réalité : j'aime ça et je ne veux pas faire autre chose. Gagner facilement ma vie, sans aucune responsabilité.
Légèreté! Voilà la crise des trentenaires qui ont grandi dans la peur : chômage, sida, destruction de la couche d'ozone, terrorisme. Ma génération a besoin de légèreté ou de changer de planète. A défaut, on prend de la cocaïne et du cannabis. On s'habitue aux plaisirs de l'illusion, de l'éphémère. On ingurgite des films bidons sous prétexte qu'ils sont gratuits puisque téléchargés via internet. « Voici » est devenu l'Esprit de Mounier. Hors de question de séduire une fille si on ne connaît pas la vie de Paris Hilton et si l'on se refuse à la sex tape. Ce monde m'échappe, j'ai trente ans et je suis déjà vieux. Sans prise sur l'actualité, la compréhension des références s'estompent. J'ai toujours cultivé cette double culture : la bourgeoise et la populaire. Cette dernière me donne une bonne conscience de gauche qui réussit systématiquement son effet auprès des petites en tailleurs. Mais maintenant que le rap est mort, que les dj's jamaïcain vieillissent mal, que Sarkozy est devenu un modèle de réussite sociale, que les Détroit Pistons ne gagnent plus en NBA, que Naomi Campbell a choisi un milliardaire russe, que certains noirs se félicitent d'avoir trouver leur place dans la société médiatique en affichant leur couleur derrière la tête de Ruquier et de Bruce Toussaint, que les sex tape sont remplacées par des suivis morbides de cancéreux en phase terminale, je me sens vieux.
A la table, des jeunes qui jouent au poker depuis leurs douze ans me toisent. Je suis déjà l’ancien, le représentant de la old school. Les générations au poker pullulent aussi vite que celles des rats. Je suis issu de celle de 2005, déjà dépassé, déjà plus au fait. Le bouton n’est plus le bouton, UTG n’est plus UTG. J’hésite à payer le tapis d’un de ces geeks avec une double paire, sur un board avec des quintes possibles. Je paye finalement, le mec m’accuse d’avoir fait un slowroll. Genre, j’aurais dû l’instant call. « Désolé, mais ce n’était pas si évident », a été ma seule réaction. Lui m’a jeté un regard des plus dégoutés face à ma couardise. Quatre ans de poker cela apprend à ne plus se croire invincible. Difficile à comprendre quand on gagne à ce jeu depuis la préadolescence.

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