Y a des moments où la télé confine au sublime. Un moment totalement inattendu, improbable dans ce dédale de chaines qui se ressemblent toutes. Les boîtes de prod se transforment en boite de com uniformisées et sans consistance. Et puis un soir, plutôt une nuit, vers une heure du mat, le moment rare arrive. Un vrai acte de vandalisme marxiste télévisuel. Un vrai coup de génie sans douleur contre la société du spectacle. Un happening digne de Guy Debord et son film avec écran noir sur fond noir et sans bande son. On doit ce remake gauchiste et provocateur à Kawa production. Cette dernière produit la maison du bluff sur NRJ12. A sa tête : Alexandre Balkany, fils du maire de Levallois-Perret, membre fondateur du RPR puis de l’UMP. Vu son âge, impossible de plaider pour lui la crise d’adolescence, aucune possibilité d’un entrisme commandité par feu Pierre Lambert et son organisation trotskyste.
Pourtant, c’est bien un moment de rébellion auquel ont assisté les téléspectateurs de NRJ12. Un renoncement au spectacle, à l’accrochage superficiel et niais de notre cerveau. L’affrontement entre Cathy et Aïda fut un vrai moment de sincérité. Rien ne s’est passé, rien de chez rien. Alors que dans cette maison tout se joue au poker hold’em, ces deux femmes ont réussi l’exploit de jouer la néantise aux cartes. Et oh ! Miracle du hold’em en mode tournoi, le néant a été battu puisque un résultat (poussière d’étoile d’avant big bang) s’est dévoilé. Aïda a gagné.
Je préfère casser le suspens de suite, puisque là n’est pas le sujet. N’ayant aucune empathie pour l’une ou l’autre, la victoire n’intéresse pas le spectateur. Le poker s’est la même émotion que celle qu’on trouve au foot si nous ne supportons aucune équipe. Quand on regarde un streaming ou une retransmission pokèrienne, on guette le moment de génie, la confrontation dantesque, le beau geste (move). La victoire n’est vraiment qu’un détail. On mate des dizaines de matchs au bord de la somnolence en attente du jour où le moment d’éternité apparait. Les retransmissions nous gavent de ralentis, de gros plans, de discussions extra-ludiques afin de nous maintenir en vie cérébrale jusqu’à la page publicitaire.
En ce début de nuit, que pouvait tenter le réalisateur de ce tête-à-tête pour combler le rien ? Il est ridicule de vouloir ralentir le mouvement de deux femmes assises dont le seul geste technique consiste à lever deux cartes. Ralentir le statique : un sujet qui doit intéresser les chercheurs de Los Alamos mais pas vraiment le producteur de programmes télévisuels. Les gros plans s’avèrent difficiles. Aïda démontre sur son visage autant d’émotions que Dexter devant sa femme. Quant à Cathy, le gros plan n’est pas le cadrage le plus avantageux.
Il était condamné à filmer le néant en alternant platement et classiquement les différentes caméras. Un grand moment de télévision dont la rareté m’a rappelé les grandes heures d’une série culte :The Wire et cette saison 2 où les enquêteurs passent tout un épisode derrière un ordinateur en train de regarder des conteneurs se faire débarquer.
Kawa production nous a donné un moment de vérité. Un moment de pure liberté qui montre l’apport de la multiplication des chaînes. Ils n’avaient rien à montrer, aucun recours face aux délais de production très court. Alexis Lapisker, le responsable du programme avait beau se décomposer dans son polo rose, les spectateurs directs du HU subissaient les foudres de crampes musculaires équivalentes à une journée de shopping intense avec sa compagne. Personne ne pouvait empêcher toute la quintessence du poker hold’em d’éclore.
Ce jeu, en temps réel, live, est lénifiant. Une table, 15 mains à l’heure, un adversaire dont on ne peut imposer le temps de décision. Et des cartes qui ne viennent pas. Une succession de département français plus déprimant les uns que les autres. Un manque de profondeur de tapis qui empêche toute créativité. On ne tient que sur l’envie de gagner. La discipline se confronte à l’envie de tout balancer. « Au pire je serais dans un 60/40. »
Pokerstars qui, comme les autres sites de jeu nous vante à longueur d’émission, l’agressivité a été pris à son propre jeu. Une heure de heads-up sans agression, sans bluff, sans rien. Juste deux femmes qui se laissent mourir blindes après blindes jusqu’au coup fatal. Aucune adresse, aucun skill, aucune créativité, juste des cartes et un board fatidique au bout de soixante minutes d’antenne. C’était beau comme un écran noir sur fond noir et sans son dans un cinéma vide.
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