lundi 31 octobre 2011

Jeu de trader ou espace libertaire

Citation en préambule : « L'admiration d'une qualité ou d'un art peut être si forte qu'elle nous empêche de nous efforcer d'en obtenir la possession. » Nietzsche

Après la pensée unique, une forme de jeu unique tente de se mettre en place autour des tables de poker. Une voie royale vers le succès pokéristique semble exister. Malheureusement, beaucoup de joueurs se retrouvent sur le bas de côté de la route. Quelles sont les raisons d’une telle divergence ?

Si Moneymaker a catalysé la première révolution du poker au début des années 2000, l’apparition des joueurs ultra agressifs comme Tom « Duuuur » Dwan ou plus récemment Victor « Isildur1 » Blom a constitué une seconde révolution bien moins spectaculaire mais tout aussi importante pour le poker hold’em. La concomitance entre le style développé et l’envolée de leurs gains a fait rêver plus d’un joueur de poker. Le style aggro a été popularisé à outrance. Outre que les sites de jeux en ligne se frottent les mains au vu des monster pots ainsi créés à toutes les limites, la possibilité de gagner sans attendre les cartes a ouvert des perspectives et des possibilités sans limites.
Cette manière de jouer a éclipsé « le poker prudent de papa » et s’est installée comme la référence ultime du texas hold’em. Tel le petit livre rouge, la doxa de l’agressivité se répand sur toutes les tables. Dans le même temps, les déceptions et les étoiles filantes se multiplient au sein de la communauté de joueurs.
Cela signifie-t-il que l’idée d’une vérité unique concernant le poker est vaine ? Il n’existerait pas de voie royale menant au succès irrémédiable ? Autant vous l’écrire de suite, je ne sais pas, j’en doute fortement. L’important se porte ailleurs, à mon sens. Il s’agit plus de mettre en concordance notre profil psychologique avec une ou plusieurs technicités pokéristiques.

Approche mathématique contre approche psychologique

La question essentielle à se poser est : Pourquoi jouons-nous à ce jeu de hasard qui délecterait le marquis de Sade tant il pousse loin les notions de sado-masochisme? Il ne s'agit pas de savoir si vous êtes là pour vous amuser ou pour vivre du gain. Un regard rapide des pratiquants vous donnera une réponse précise. François Montmirel a déjà détaillé l'essentiel de nos motivations. Non, ce que je veux mettre en perspective, ce sont les pensées diverses et éclectiques que les joueurs se font du poker, sur l'essence même de ce jeu. Je simplifie mon propos et ne retient que les trois visions les plus rencontrées autour d'une table de poker.
La première, première car la plus partagée par les non initiés consiste à prendre le poker pour un simple jeu de chance marrant. Avec eux, rien n’est joué avant de voir un flop. As/roi contre as/dame, As/4 vs 9/9 correspondent à un coin flip. Ce type de joueur colle la blinde puis accepte de payer une mise dix fois plus grosse, hors de position avec un bon dame/neuf des familles. « C’est une belle main quand même. Je peux faire quinte », assure la vilaine calling station. Une CS qui se transforme postflop en un agresseur surjouant sa main. Le top du move chez ce joueur, consiste à check-raiser sans fold equity son tirage couleur ou tirage quinte par les deux bouts. En résumé, il s’agit d’une crème caramel qui vous restera sur l’estomac pas mal de soir mais si bonne à déguster.

La deuxième consiste à prendre cette activité pour un divertissement de traders ultralibéraux et capitalistes. Si, effectivement, tous les joueurs rêvent de ne plus raker et de ne plus être embêté par les services fiscaux, cette perception du poker rencontre un franc succès par rapport à son approche mathématique. Elle induit des références très rassurantes pour le quidam bouffé par l'adrénaline et qui veut tâter « du jeu le plus violent qu'on puisse pratiquer assis ». En bref, les riches deviennent de plus en plus riches, ce qui exige une gestion de sa bank roll exemplaire puisque le plus riche gagnera toujours, soyons-le à nos limites définies. Cette vue du poker exige un calcul précis et répété du tapis adverse, de son tapis, une connaissance exacte de la structure du tournoi. Les probabilités constituent la référence intellectuelle primordiale et quasi unique de ce poker. Combien je risque pour quelle espérance de gain? Je possède telle main, quels sont les risques pour qu'il ait une meilleure main? Etc.... Le temps, le gain n'existe que dans le long terme. C'est le célèbre tu perds mais tu gagnes de Sklansky. Cette idée de long terme renforce la certitude innée que si l'on respecte le dieu math, on matera la variance et ses adversaires. Les bad beat ne sont plus qu'un impôt inhérent à ce jeu de hasard qui ne l'est plus puisque les mathématiques assurent des gains... pourtant variables selon les joueurs.
Comment le fossé peut-il se creuser entre joueurs utilisant et connaissant ces mêmes probabilités? « Sur le long terme », nous rencontrons tous les mêmes configurations. Alors? La réponse se situe dans la troisième vision du poker. Tels les Chiites, ils sont moins nombreux mais pas forcément moins en réussite que les tenanciers de la deuxième vision.

La clef c'est l'imaginaire

L'idée générale de ce poker renvoie les joueurs à leur territoire : cette fantasmagorique table ovale. A ce lieu de toutes les libertés. Ce que j'aime dans le poker se tient en cette seconde où les fesses se posent sur le siège, vos yeux sur les joueurs. Et là, votre imagination agit, appuyée certes par votre expérience et par votre intelligence. Il s'agit de votre imaginaire, plus ou moins perspicace, qui fera d'un opposant un aggro, une serrure, etc... C'est votre imaginaire qui vous permettra ou pas de ne pas sombrer face à ce vertige libertaire que représentent vos deux cartes privatives et ce board commun.
« Avec de l'audace vous pouvez tout entreprendre mais pas tout faire », affirmait Napoléon. Cet adage est faux au poker, vous pouvez tout entreprendre, tout faire. Vous êtes le seul maître à bord : jouez serré, large, agressif, passif, mêlez le tout. L'impératif n'est que créatif. Vous n'êtes pas obligé d'être courageux, vous pouvez être fourbe. Être un sniper ou partir à l'abordage panache blanc en main. Vous pouvez squezzer, limper, relancer selon la règle... « Expérimenter, c'est imaginez » tance le philosophe allemand, le poker n'est-il pas un jeu d'expérience? N'hésitez plus et imaginez.
L'utilisation de cette liberté me ramène au monde des pirates du XVIIIème siècle. Vous attendez le galion plein d'argent, vous le renversez puis vous vous carapatez à l'abri des impôts et du travail. Le gain est peu sûr, les périodes de vaches maigres longues mais la liberté emplit votre vie au quotidien. Pas d'heure, pas de patron, pas de morale à part celle de l'honneur. En effet, s'il existe bien un lieu où je peux laisser mon argent au vu et au su de tous sans craindre pour lui, c'est bien autour d'une table de poker.
Pour aller plus loin dans l'analogie, j'insiste sur le fait que les meilleurs livres de poker que j'ai lu traitaient de stratégie militaire. Tel les sept traités de guerres chinoises dont les célèbres « Art de la guerre » de Sun Tzu ou le « Code Militaire » du grand Maréchal Sse-ma-fa. La guérilla comme la piraterie concernent le poker hold'em.
Dans ce cadre, pour revenir à un sujet plus concret, vous jouerez plutôt small ball si vous affrontez des richissimes russes qui balancent les jetons de mille euros comme certains des miettes sur un t-shirt. Vous chercherez l'accident incessamment afin de déstacker votre adversaire sur une grosse main, ou, vous lui faites mal petit à petit, puis le moment venu, vous affrontez votre adversaire cartes en main tel Arminius contre Varus*.

Le poker est une Odyssée

Dans cette histoire peu importe le tapis de votre opposant, peu importe la fortune, seule compte la ruse, la métis si cher à Homère et à Ulysse. Parce qu'il s'agit bien de ça, de votre Odyssée dans le monde du poker. Comment ferez-vous pour résister aux dieux du poker (adrénaline, tilt, euphorie...), aux requins, aux revers de fortune, aux vents contraires qui vous éloigneront de vos familles, de votre vie sociale? Connaître les réponses à ces questions vous assurera confiance et réussite aux tables en vous moquant de la variance. Vous serez sûrs de vous et de votre choix de vie. Malheureusement, personne, à part vous, ne connait votre vérité.
Si l'on part du principe que la psychologie joue un rôle déterminant dans le poker alors ne faisons pas l'économie d'une auto-analyse pokéristique comme le sociologue s'auto-socioanalyse ou le psy...
Se connaître constitue la première marche vers la connaissance des autres.
N'hésitons pas à paraphraser Nietzsche : « Vous devez faire de votre nature un style ». Ce style vous empêchera certaines valorisations mais vous évitera d'aller dans le mur dans d'autres cas. L'important reste la cohérence de votre jeu et de votre réflexion. Venez avec votre jeu, votre vision affirmée et vous prendrez énorme si la malchance vous laisse tranquille. Bien entendu, au bout d'un moment, les joueurs s'adapteront et vos gains se feront plus minces.
La différence entre un random et un pro se joue sur l'appréhension de notre propre liberté. En démocratie, cette liberté pousse les gens à l'imitation, les moutons de Panurge prennent le pouvoir dirigés par le story telling médiatique. Noam Chomsky et Pierre Bourdieu ont développé cette thèse bien plus brillamment et que l'on peut résumer ainsi : « Une idée répétée à l'infini devient naturelle, allant de soi. C'est le bon sens commun, la pensée unique ». Cette réflexion s'applique au poker.
L'imitation agit sournoisement. Elle peut s'appeler historique dans le pire des cas, métagame dans le meilleur mais jamais elle ne sera instinct. L'instinct c'est le génie qui est en vous, qui se construit au fil de l'expérience et de vos feed-backs.
Pour résumer, il faut se poser la question de savoir ce que représente le poker pour vous. Sans que les deux visions traitées ici soient opposables l'une à l'autre, elles impliquent dans leur stéréotype des styles de jeu différents. Bien entendu, je n'oublie pas les maths quand je joue. Si c'est un jeu de trader, alors soyez froid, projetez-vous dans le long terme rassurant et jouez vos cartes, les spots. Ne prenez pas de risque. Vous enverrez tapis avec les rois préflop alors qu'un joueur est déjà à tapis et qu'un autre à relancer pour l'isoler, refusant de créer un side pot et de jouer un pot avec 30% de risque de perdre contre l'as roi de votre adversaire. Devenez l'équivalent du calculateur d'équations de JP Morgan. Si vous voulez être sûr de gagner, vos 300 euros par jour, choisissez un jeu digne d'une Sicav rassurante. Un bon serré agressif fera l'affaire. Même si le matin, devant la glace vous aurez un petit relent en vous imaginant dans la peau de Phil Helmuth, dites-vous bien que votre vie est meilleure assis dans un cercle de Paris que dans un bureau.
En revanche, si vous êtes prêts à affronter le vertige libertaire que constitue la table de poker, vous devrez vous auto-analyser, prendre des risques, prendre du plaisir. Vous verrez de plus près vos propres démons. Vous les affronterez au risque de succomber. Derrière ces risques, se cachent de gros gains, de grosses pertes, un certain épanouissement mais surtout une aventure que je ne renierai pour rien au monde.

*Arminius est un guerrier germain formé à Rome qui a combattu victorieusement les légions romaines commandées par Varus en l’an 9 de notre ère à Teutoburg.

Publié dans livepoker du mois de mars 2011

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